-
De prime abord, il semblerait que oui ! Mais, cette réponse, au vu des arguments évoqués par ceux qui le pensent, ne semble pas si évidente qu’elle n’en a l’air. Certes, ceux qui s’appuient sur son faible impact comportemental au sein d’un pays qui s’ouvre de plus en plus à l’économie du marché, n’ont pas tort. Mais…, ils n’ont pas, non plus, tout à fait raison. Points de vue…
La culture de l’image est toute récente au Maroc, dit-on. En cela, on s’appui sur quelques critères socioéconomiques ou historiques pour affirmer que la relation du Marocain avec l’image n’est pas aussi développée qu’en occident. Elle est encore dans ses phases de balbutiements.
Selon eux, cette situation s’explique par le fait que l’image n’a commencé à exister au Maroc qu’avec le début du XXe siècle. Sous le protectorat. C’est donc avec un retard tout consommé que l’imprimerie et l’édition ont commencé la promotion de l’image dans notre pays. Et ce n’est qu’avec les années 80 et 90 que celle-ci s’est mise à envahir massivement les foyers.
Sous cette vision purement historico-économique d’un problème aussi important que la culture visuelle, on ne peut que se demander, d’abord, sur celle de l’entrepreneur. Des parts de marché et des pans économiques sont encore vierges ou recourent peu au visuel pour la simple raison que les patrons marocains ne croient pas ou peu à l’impact de l’image. Pourquoi ? Parce que ça leur coute de l’argent et que ça ne rapporte pas gros ? Ou parce qu’ils manquent peut-être de culture visuelle eux aussi ? Ou peut-être parce que c’est dû à la logique du marche qui mesure la force ou la faiblesse de l’image en termes de retour sur investissement ?
Sommes-nous iconoclastes ?
D’autres hypothèses existent pour expliquer cette faiblesse. Selon l’une d’entre elles, la société marocaine serait iconoclaste.
D’abord par le texte coranique. Comme c’est le cas dans tous les pays arabo-musulmans. Ce n’est pas seulement la représentation matérielle du sacré qui est prohibée, mais le recours à l’image dans toutes ses formes parce qu’elle est idolâtrie.
Cet iconoclasme n’est pas propre à l’histoire des pays arabo-musulmans. L’Occident l’a tout aussi connu sous l’empire byzantin. Longtemps, le christianisme avait interdit l’image pour la même raison. On a fini par avoir des chefs d’œuvres au sein même des églises.
Chez-nous, même quand la pyramide sociale était totalement iconoclaste, l’image a pu exister sous diverses formes. Ainsi, en est-il de celles qui ornent splendidement les Mosquées. Au lieu d’une composition dont les éléments font intervenir des êtres vivants, on use des plantes (paradoxalement), des formes géométriques et du texte coranique pour matérialiser une image donnée. Le pouvoir est au Verbe. Il prend la forme d’une image. Pour exemple, les célèbres calligrammes musulmans. D’ailleurs dans la vie de tous les jours, il n’est souvent pas rare de voir dans certains foyers des calligrammes célèbres, comme celui, par exemple, d’un homme assis faire sa prière. Une posture composée uniquement avec des versets coraniques. L’image s’adapte à l’iconoclasme en fusionnant l’Icône et le Verbe.
Par ailleurs, si la société marocaine a connu un certain iconoclasme, qui était assez important avant le XXe siècle, cela ne signifie pas que tout au long de son histoire le Marocain n’a pas nourri une relation privilégiée avec l’image. Historiquement, rien que le droit de cité qui a été octroyé au Maroc par Rome à une certaine époque, nous laisse croire que notre pays avait une culture de l’image assez conséquente à son statut d’alors.
On pourrait, alors, rétorquer que les indices historiques ne sont pas assez pertinents pour affirmer l’existence d’une quelconque présence en force de l’image au sein de la société marocaine à travers les âges.
La mémoire tatouée !
Voyons voir ! Me vient à l’esprit en ce moment une expression imagée que j’aime beaucoup : coller à la peau. Et qu’est-ce qui a toujours collé à la peau d’un marocain ? Le tatouage, que certaines boites à l’Etranger exploitent, actuellement, comme concept innovant pour faire de la pub !
Chez les femmes Amazighs, les images tatouées relevaient d’un encodage de communication sociale, certes fortement symbolique, mais transmetteur de messages.
Au-delà des traces lointaines dans la mémoire collective des Marocains, le vécu nous renseigne, dans chacun de nos regards, à quel point l’image est présente. Avec la libéralisation audiovisuelle et la pénétration massive de la connexion internet, le Marocain, jadis peu soucieux de son apparence, est devenu aujourd’hui une personne extrêmement préoccupée par son image propre (qualité des habits, mariage des couleurs vestimentaires, marque de voiture, etc.). Mieux encore, c’est des fois l’icone qui vient à son secours. Pensons aux personnes analphabètes. Elles conduisent des voitures, manipulent des portables, s’orientent dans l’espace… grâce à l’icone.
Hélas, au milieu de cette présence massive et ce lien avec l’image bien ancré dans la mémoire collective et la pratique quotidienne, on remarque que celle-ci (dans son aspect de représentation) fait rarement réagir le Marocain. A ce niveau, la faiblesse, comparaison faite avec le monde développé, se reconnait. C’est une faiblesse d’impact et non celle de culture. Dire que le Marocain a une culture de l’image faible, c’est admettre qu’il n’a pas les facultés cognitives, ni les outils sémantiques et les compétences intrinsèques pour la «regarder».
Or, comme tout homme, à travers elle, il s’est toujours regardé. Elle est quelque part son reflet. Un reflet qu’il peut, au gré de son imagination, métamorphoser comme bon lui semble.
Myopie
Agir ou réagir face à l’image, dépend de facteurs bien trop complexes. Le plus important d’entre eux, c’est d’abord celui de la perception.
Comme tout un chacun le sait, cette perception visuelle s’éduque. Il est vrai, l’éducation à l’image ne jouie pas d’une grande importance dans les curricula de nos écoles. Mais, les boites de communication, les mass media, etc., n’ont-elles pas une certaine responsabilité ? Bien des questions peuvent être posées à ce propos : sait-on comment le Marocain perçoit l’image ? Ces industries façonnent-elles la perception visuelle du Marocain pour que l’image le fasse agir ou réagir ? Le font-elles en cernant les codes propres au Marocain dans sa «lecture» à l’image ? Possèdent-elles des cellules de recherche dédiées à cette problématique ? La composition de l’image destinée au Marocain ne puise-t-elle pas trop dans les concepts importés ? Ne fait-elle pas fi de variables propres aux Marocains ?...
aucun commentaire


